| <<< LOOSLIS KOSMOS | JUGEND UND FRAUEN | ANSTALTEN Le Bagne de Trachselwald. (Extrait des Conférences à lInstitut des Sciences de lEducation à Genève le 18 et le 19 janvier 1933). LEtablissement pénitencier de Trachselwald pour enfants et mineurs avait été créé en 1890. Auparavant les enfants de justice et les mineurs condamnés par les tribunaux ordinaires selon notre Code pénal, purgaient leurs peines au pénitencier et dans les maisons de correction pour adultes. La différence de traitement entre ceux-ci et ceux-là consistait uniquement dans la réduction prévue par la Loi de la durée de leur détention, prononcée par le Juge pour manque complet ou partiel de discernement. Quant au traitement de ces gosses et adolescents, il ne se distingait en rien de celui des forçats et détenus adultes, à ceci près, quà partir de 1887, un décret prescrivait de parfaire quelque peu leur instruction primaire. Pour ce faire, un jeune régent avait été engagé pour officier à Thorberg, Maison pénitentiaire et correctionnelle qui subsiste encore. Le poste de cet instituteur était si peu enviable, que malgré la piètre position sociale et pécuniaire des instituteurs primaires dalors, lEtat de Berne dont lavarice sordide et mal entendue fut célèbre de tout temps, ne trouva quun seul aspirant à cette charge. Il faut en convenir, il navait pas le choix. Il y nomma donc un jeune homme de 19 ans, qui même alors naurait guère trouvé une autre possibilité de sencadrer dans le corps enseignant du canton, et pour cause ! Quoique parfois lon eut, des bancs du Gouvernement, soutenu le contraire, il faut savoir qualors, jusquà nos jours le Pénitencier, dit le Schallenwerk, (pas plus que Thorberg et Witzwil à lheure quil est) ne pouvait prétendre à corriger ses pensionnaires en développant leurs aptitudes professionnelles, sociales et morales, afin de les réintégrer dans la vie civile. Sans oser lavouer ouvertement, en le niant même vis-à-vis du public, nos pénitenciers et nos maisons de correction étaient soumis à trois règles essentielles. La première commandait de débarrasser la société délements décidément criminels et condamnés comme tels, en les envoûtant sans retour dans ces cavernes de dépravation morale. Aux criminels proprement dits, lon joignit, à partir de 1884, sans autre forme de procès, sans jugement et sans appel , par la voie administrative, les prolétaires ivrognes, sans aveu, vagabonds, dévo- yés, mais aussi de simples indigents. Cela se pratique encore à lheure quil est, au détriment du droit de plus élémentaire, sous des formes à peine adoucies depuis par quelques protestations, bien éphémères du reste, de lopinion publique. La deuxième règle prescrivait avant tout la sauvegarde des intérets fiscaux dans lexercice des fonctions pénitentiaires, et la troisième enfin voulait que nos maisons de force et de correction, non seulement se suffisent à elles-mêmes dans la mesure du possible, mais fussent lucratives pour lEtat. A lheure quil est encore, le canton de Berne encaisse de notables profits de ses pénitenciers, maisons de correction et maisons de détention administrative de Witzwil, quune habile publicité, soigneusement entretenue, fait passer aux yeux du monde pour un modèle détablissement moderne. Lorsque la maison disciplinaire, ou plutôt le bagne denfants et dadolescents de Trachselwald eut été enfin détaché du penitencier de Thorberg, on ne poursuivit dautre but éducatif que la séparation des enfants et adolescents de la grande masse des internés adultes. Au point de vue administratif Trachselwald resta, pendant bien des années encore, une sucoursale de Thorberg. Le régime intérieur des forçats y fut maintenu, à ceci près, que lon imposa à Trachselwald un enseignement scolaire de 400 à 500 heures par an, et que la peine disciplinaire de la crapaudine ny fut point appliquée. Par contre la nourriture y resta absolument insuffisante et lon y maintînt les travaux forcés dans lacception la plus littérale du terme, ainsi que les tortures disciplinaires, telles que la camisole de force, la bastonnade, les fers, le jeune agrémenté dune réclusion cellulaire, qui excluait, même en hiver, non seulement léclairage et le chauffage, mais parfois aussi la litière, et surtout la lumière, et qui, pour des raisons que je vous laisse deviner obligeait le condamné à respirer pendant des jours et des semaines un air absolument infecte, puisquil ny avait pas de ventilation. Lhomme qui fut chargé de présider à cet enfer fut notre jeune régent qui passa à Trachselwald avec ses élèves de Thorberg. Il avait à peu près 20 ans à ce moment-là. Sans aucune expérience professionnelle, sans un caractère formé, sans talents, et sans aptitudes quelconques pour laccomplissement de la tâche qui lui incombait, ses pensionnaires eussent eu à se féliciter si du moins il neut été quun fonctionnaire pénitentiaire, pédant et dur. Mais cétait un individu fortement taré lui-même, au point de vue physiologique et psychique. Anormal au point de vue sexuel, il ne tarda pas à manifester des instincts sadiques dune façon inouie. Comparé à lui, Caligula eût été excusable, puisque cétait un fou furieux, auquel du moins lon ne pouvait pas reprocher lhypocrisie mielleuse et le mensonge de tous les instants. Son autorité était absolue puisque la surveillance quexerçaient les autorités constituées à cette fin était purement administrative. Elle se bornait aux enquêtes sur la comptabilité et sur le rendement de lexploitation agricole du domaine. Si même elles eussent mis plus de bonne volonté à sinstruire du sort des pupilles, elles nen auraient guère été plus avancées, car ceux-ci vivaient sous un régime qui étouffait leurs récriminations éventuelles dans le germe. Car le directeur avait institué dès le début de sa gestion le régime de la terreur permanente, capricieuse et bestialement cruelle. Ses faits et gestes nétaient, si jose dire, quune série ininterrompue de crimes, de violence, de folies sadiques inavouables. Jen publiai quelques-unes plus tard. Elles dépassaient tellement les bornes de toute vraisemblan- ce, que jeusse été flétri comme un menteur éhonté si je navais pas pris la précaution, en 1897 déjà de les faire consigner, avec nombre de témoignages irréprochables à lappui dans les dossiers officiels. Eh, bien ! pendant les premiers mois de mon internement, je subis copieusement toutes les cruautés, toutes les duretés, dont disposait notre directeur, à lexception pourtant de la peine des fers, qui ne sappliquait quaux évadés réintégrés et récidivistes. Jy ai connus deux gamins, dont lun à partir de 12, lautre à partir de 13 ans et demi, portèrent pendant 18 mois consöcutifs jour et nuit à leur jambe gauche une chaîne de fer au bout de laquelle se trouvait un boulet de 10 kgs ; et il les auraient probablement porté plus longtemps encore, si, du frottement et de lhumidité froide de cet engin de torture, lun deux neut pas été atteint dune sorte de gangrène quil fallut se décider à le libérer de sa chaîne ou à amputer la jambe avec la chaîne à brève échéance. Je subis donc le régim de notre sadiste effréné, assisté dun domestique tortionnaire, plus quà mon tour durant les premiers mois de mon internement. Mon directeur me haïssait dinstinct, parcequil avait deviné en moi le révolté, quoique je susse mimposer la discipline de nen rien laisser paraître de bien palpable. Mais il sévissait contre mes délits dopinion, il se vengeait des pensées de ceux de ses pupilles quil soupçonnait intérieurement insoumis, avec tout le pouvoir discrétionnaire dont il était nanti. Il comptait me réduire à merci, à cet état davachissement qui jusquà présent lui avait réussi avec tous mes camarades de détention qui, pour la plupart nétaient plus guère que des cadavres souffreteux animés par la peur seulement et par lhabitude du servage. Chez eux tous, une, deux ou trois cruautés raffinées avaient suffi pour les réduire définitivement à létat dautomates dociles, à létat de choses plutôt que dêtres vivants. Chez moi, leffet de débordement et des abus directoriaux fut précise- ment contraire. De tout temps jai été infiniment plus sensible aux violences morales quaux souffrances purement physiques. En me consignant, après mavoir impunément maltraité pendant des jours et des semaines au four noir noir du cachot, au pain, à leau, au froid et à la puanteur fétide, mon directeur, après mavoir de plus en plus exaspéré me procura le loisir de la réflexion de plus en plus approfon- die et suivie. Au début, javais prudemment tâté les quelques camarades qui me semblaient pas encore tout à fait hébétés, et dont je fus bientôt le confident secret, pour voir si le cas échéant, ils se prêteraient à une révolte ouverte mais javais bientôt perdu toute illusion de ce côté-là, je compris que je navais à compter que sur moi-même et sur mes propres forces. Pendant la longue nuit du cachot, le Garibaldien en moi peu à peu se réveilla, puis le franc-tireur saffermit en moi. Je méditais mon plan et à ma grande surprise alors, je ne me sentais pas même vindicatif, ce quaujourdhui encore jai de la peine à mexpliquer. Mais, de fil en aiguille, à force de ruminantes méditations, reprises, soutenues, alimentées chaque jour par de nouveaux méfaits directoriaux, je me découvris une mission : - celle de mettre fin, nimporte comment à un état de choses qui mexaspérait presque autant par son ineptie que par sa cruauté. Je forgeai donc mes plans et jattendis froidement mon heure, avec une dissimulation profonde, qui leurra même la défiance toujours en éveil de mon directeur, au point quil maccorda plus de confiance quà mes camarades. En cela encore, ce fut son instinct qui le guidait mais cette fois, il sabusait. Il simaginait mavoir mâté et il sen félicitait ; toutefois, il était parfaitement conscient que de toutes ses victimes jétais celle qui avait de quoi lui devenir la plus incommode. Il me flatta donc et je len méprisai davantage. Car javais appris à lire dans son âme perverse comme dans un livre ouvert. Je me laissai faire, sans perdre de vue un instant ce que jétais résolu datteindre, le réduire, si possible, à limpuissance. Il men fournit bientôt loccasion, en maltraitant dune façon aussi inattendue quaffreuse lun de mes camarades que jappréciais beaucoup et que javais pris en amitié. Cétait un honnête garçon qui certainement aurait fait son chemin dans la vie sil navait pas été réduit, par ce nouvel attentat de notre directeur, à létat de psychopathe incurable dont tous les ressorts furent cassés. Après lavoir mis pendant deux jours consécutifs à une abominable torture, notre directeur sapprêtait à continuer le troisième jour. Jentendis par hasard le râle désespéré de la victime déjà réduite par les traitements des jours précédents à létat dune loque lamentable ; je sentis que cétait maintenant ou jamais le moment dintervenir. Jétais parfaitement décidé à en finir dune manière ou dune autre ; le cas échéant je neusse point reculé devant ce que lon aurait appelé un crime, et qui pourtant naurait été quun acte que de légitime défense. Javais même déjà pris des précautions à ce sujet mais malgré mon agitation intérieure formidable, malgré ma décision irrévocable de ne reculer devant rien, sil le fallait, malgré la tension nerveuse poussée au paroxysme, je parvins en quelques secondes à me dominer comme je ne lai pu que tout à fait exceptionnellement avant et depuis. Je mannonçai donc dans les formes prescrites au bureau du directeur, froidement, dun air plutôt placide et composé. Dès que je fus en sa seule présence, je lui expliquai brièvement quil était en train dassassiner mon camarade, et que je nentendais pas le tolérer. Je le sommai donc de le libérer sur le champ, de le mettre à linfirmerie sous ma surveillance et ma garde exclusive, et de point y monter jusquà nouvel ordre. Puis, je lui fis comprendre en le regardant dans le blanc des yeux, que jétais absolument décidé à ne plus tolérer de pareils excès de brutalité sur nimporte lequel de mes co-détenus. Je najoutai pas la moindre menace, mais il faut bien que mes yeux aient parlé assez clairement. Après avoir esquissé un geste sauvage de fauve traqué, auquel je ne répondis que par un immense mépris, décidé à prévenir à linstant la moindre voie de fait, en labattant comme chien enragé, le directeur sexécuta, pâle, désemparé, lâche et apeuré, comme le sont presque tous les sadistes auxquels on réussit à simposer ce que jai expérimenté depuis à plus dune reprise. Après avoir transporté mon camarade du cachot, où il était camisolé, à linfirmerie, après lavoir déshabillé et couché, jallais quérir de mon chef le médecin de la commune voisine , qui vint et constata un choc nerveux grave, compliqué daccès épileptiformes. Il prescrivit un régime spécial quil me chargea dappliquer au malheureux, à la barbe du directeur, et partit pour revenir chaque jour sassurer de létat du malade. Celui-ci sétait complètement affaissé, il délirait la plupart du temps, obsédé par daffreux cauchemars, dans lesquels notre directeur et son complice tortionnaire jouaient le principal rôle, dès quil en entendait la voix ou même seulement le pas. A part cela il était doux, docile, avait même des moments de lucidité et dépanchement, puis se rendormait pour délirer encore. De sorte que jinterdis au directeur et à son accolyte de sapprocher de lInfirmerie. Et, - ô miracle ! ces deux hommes sexécutèrent sans que jeusse besoin délever la voix. Après 15 jours de traitement domestique, le médecin voyant que le malade ne guérissait point ordonna son transfert à lhôpital du district. Ce fut encore moi qui ly conduisit. Il nous revînt quelques mois plus tard. Ses accès lavaient quitté, mais il était diminué et rompu à tout jamais, de sorte que je me fis damers reproches et que je ne me suis pas encore pardonné de nêtre pas intervenu 24 heures plus tôt, ce qui laurait peut-être sauvé. Je métais attendu à ce que, la première alerte une fois passée, le directeur, de concert avec son complice, séviraient contre moi. Jy étais parfaitement préparé, cest-à-dire décidé à tout, sil le fallait. Sil ne me restait pas dautres ressources je tuais le directeur et son garde chiourme, décidé de ne point tomber vivant entre les mains de ceux qui se seraient cru autorisés à me faire expier mon attentat. Heureusement, cela me fut épargné car javais térrorisé le terroriste à mon tour et du premier coup. Il tremblait, biaisait, me flattait, me laissant faire et se tenant coi. La maison subissait désormais ma volonté, sans que personne à lexception du directeur et de son complice, ainsi que du surveillant en chef, un parfait honnête homme, terrorisé lui-même jusquà ce jour, ne le sût. Ce surveillant ne tarda pas à sallier avec moi, et nous devînmes amis. Mais, si rien navait percé, on devina à peu près ce qui sétait passé, de sorte que, jusquà ma libération, jeus du moins la satisfaction que notre bagne ne fut plus doublé dun enfer avec un tortionnaire et un bourreau. Je nétais pas assez naïf pour mimaginer que moi, une fois parti, le directeur ne retomberait point dans ses anciennes habitudes. Le jour de ma libération, au moment où jallais toucher mon pécule et ma matricule, je lavertis, que, quoique partant, je ne cesserai pas de mintéresser à ses faits et gestes, que je ferais tout ce qui serait en mon pouvoir pour empêcher des excès ultérieurs. Il me tendit une main que je lui refusai pour me promettre quil ne recommencerait pas ; je nen crus rien. Je connaissais trop bien mon homme pour ne pas savoir quil lui serait impossible, même sil leut voulu sérieusement, de marcher à lencontre de ses dispositions perverses et dénaturées. Donc il sagissait de prévenir, ce qui inévitablement allait recommencer de plus belle. Je vous disais tout à lheure que je nétais pas suffisamment naîf pour croire sur parole un homme dont javais éprouvé la profonde amoralité, constaté le détraquement. Mais je létais pourtant jusquà la superstition à légard dun autre milieu auquel je navais pas encore tapé et dont il me fallut désormais apprendre à connaître toute limpuissance, les déformations, les hypocrisies, la routine et la mauvaise volonté. Jusquà présent, même en présence des abus les plus révoltants, javais conservé la foi du charbonnier dans lexcellence de nos institutions publiques et officielles. Ne nous avait-on pas enseigné, dès notre âge le plus tendre, que notre pays était le berceau de toutes les libertés, que nos institutions étaient à peu près parfaites, que notre patrie était le pays du monde le plus favorisé, que ses magistrats étaient tous intègres et parfaitement dévoués au bien public, quils ne songeaient jour et nuit quau bonheur du peuple, que le droit était égal pour tous, comme tous les citoyens étaient égaux devant la loi. Tout comme le menu peuple français davant la grande révolution, javais subi bien des injustices, supporté bien des violences, souffert plus ou moins patiemment bien des maux, parce que, au fond de mon cur je trouvais une ressource de consolation suprême : - celle du manant et mainmortable dantan qui se traduisait par le soupir crédule, touchant et magnanime : - si le Roy, - si le Gouvernement savait ! Jétais persuadé quil suffirait de dénoncer les abus pour les faire disparaître sur lheure. Jétais assez nigaud pour mimaginer que les autorités ne sauraient quêtre reconnaissantes dêtre mises au courant dabus qui les diminuaient, qui faisaient inutilement souffrir tant de pauvres gens, qui, en dernier lieu, constituaient une source de dépra- vation morale et de misère matérielle, non seulement pour leurs victimes directes, mais pour lEtat, pour la société, pour la chose publique dans leur totalité. A peine libéré, me trouvant à Berne, je lus une invitation à assister à la Maison du Peuple, à une réunion de protestations contre létat de choses insupportable qui sétait manifesté dans un établissement déducation aux environs de la ville ; le directeur sy était rendu coupable envers ses pupilles, de cruautés qui, comparées à celles que nous avions endurées à Trachselwald, pouvaient presque passer pour des caresses, un peu carabinées, il est vrai. Vous pensez bien que je ne manquai pas dassister à cette réunion, dy prendre la parole pour dénoncer ce dont mon cur débordait. Je fus applaudi ; - une résolution protestataire fut votée ; la presse ne sempara point, comme niaisement je métais cru en droit de lattendre de la question de la réforme intégrale de léducation des enfants et des mineurs, mais du cas seulement qui avait suscité lAssemblée protestataire, et qui, aboutit en cour dassises à la condamnation du prévenu. Cela paraissait quelque chose et ce nétait rien, puisque le système imbécile et inhumain sen trouvait daucune façon entamé. Je venais alors de faire la connaissance du rédacteur fougueux de lorgane des ouvriers Bernois, de Carl Moor, ainsi que du secrétaire ouvrier, le Dr. Wassilieff. Je les saisis de mes doléances. Tout en mapprouvant, ils me firent comprendre quune dénonciation pure et simple de lenfer de Trachselwald naboutirait à rien, si lon narrivait pas à ce quune enquête préalable et officielle y fut faite. Ils minformèrent de la marche à suivre pour y arriver. Sans tarder, je madressai au Conseiller dEtat dont dépendait Trachselwald, ainsi quà linspecteur cantonal des prisons et des établissements péniten- tiaires. Je poussai mon ingénuité jusquà les nantir dun assez gros travail , dans lequel javais consigné les principes, daprès lesquels, selon moi, ces enfants et mineurs devraient être éduqués, et ces établissements réformés. Linspecteur cantonal men félicita chaudement, tout en me donnant de judicieux conseils pour faire passer mon travail dans une revue pédagogique, où il serait certainement remarqué et surtout rétribué. Le Conseiller dEtat par contre, un parfait brave homme du reste que jappris à connaître plus tard, se contenta de maccuser réception de mon dossier, en se réservant dy revenir plus tard. Et laffaire en resta là. Peu de temps après, jappris ce à quoi je métais attendu, que mon ancien directeur, se croyant maintenant en parfaite sécurité, avait repris dautant plus rageusement ce quil décorait du nom de son système déducation, les choses allaient de mal en pis à Trachselwald. Je consultai Monsieur Carl Moor, qui aurait pu être mon père et qui était devenu mon ami. Il me conseilla de sommer le Gouvernement de faire une enquête dans les trois mois et de le menacer de publier dans la Tagwacht tout ce que je lui avais soumis sil ne sexécutait pas. Cest ce que je fis, et à partir de ce moment je fus engagé définitivement dans la lutte pour lamélioration du sort de la jeunesse pauvre et dévoyée, lutte que je mène encore et qui est bien loin de toucher à son terme. Lenquête eut enfin lieu, malgré les tentatives dintimidation et les menaces que lon madressa, pour men faire retirer la proposition. Or, quoique elle fut menée dans un sens pour le moins fortement prévenu en faveur du directeur accusé, quoique lInspecteur cantonal fît limpossible pour le décharger et pour justifier du même coup sa gestion propre, ainsi que celle du Comité de surveillance, il me fut facile détablir, par de nombreux témoins irréfutables, et en séance de débat et dinstruction contradictoires, que non seulement ce que javais avancé était parfaitement vrai, mais de fortes charges dont je navais pas même fait mention, pesaient en plus sur le directeur et sur son âme damnée, le tortionnaire. Ils furent peu à peu obligés den convenir eux-mêmes, lorsquils subirent linterrogatoire serré que je leur avais imposé devant la Commission denquête et les témoins. Toutes ces dépositions furent consignées au procès-verbal. Jétais en droit de prévoir quune lessive sérieuse ne tarderait pas à être entreprise, de laquelle jattendais pour le moins la révocation, sinon la mise en accusation des prévenus, puis ensuite une réformation de fond en comble du bagne, non, des bagnes denfants et dadolescents qui déshonoraient mon canton. Car, vous pensez bien que javais étendu mes investigations à dautres établissements quà celui de Trachselwald ; javais acquis la certitude que tous, pour nêtre pas précisément dirigés par des sadistes et des foux furieux, étaient des antres de perdition morale, de violation physique, détouffement intellectuel. Vous trouverez quelques détails horribles et grotesques dans mes livres qui plus de 20 ans après mobilisèrent contre moi la fureur de toutes les âmes bien pensantes, jusquà ce que, poursuivies dans leur dernier retranchement, elles durent se rendre à lévidence, après mavoir, pendant quelques années, copieusement calomnié et injurié. Pour lors, jattendais de voir venir. Or, rien ne vînt. Le directeur criminel ne fut pascassé ; il ne lui fut même pas infligé un blâme sérieux mais il lui fut interdit duser désormais des fers et de la camisole de force. Restaient les travaux forcés, la sous-nutrition, le cachot noir au pain et à leau et à lair fétide ; restait la bastonnade, restait le sadisme avec le malheureux qui le, pratiquait, et dautres belles choses encore, que je nappris que plus tard. Car entre temps, javais quitté le pays. Or, laccusateur étant parti, laccusation et la menace de publicité étaient tombées. Jétais bien résolu toutefois à repartir en guerre un jour ou lautre. Non contre Trachselwald seulement, mais contre les systèmes et méthode3s de la prétendue éducation dinternat, telle que je lai constatée de mes propres yeux, une fois pour toutes désillés, en Suisse à létranger. Ma profession de journaliste me facilitait des enquêtes insoupçonnées que je menai pour mon propre compte, un peu partout, où le hasard et mes devoirs professionnels me conduisirent. Lorsque je revins au pays, lun de mes premiers soins fut de minformer de ce qui se passait à Trachselwald. A lexception de la peine des fers, quon ne pouvait plus appliquer décemment par la crainte de lopinion publique, rien, mais rien navait changé. Le directeur, de plus en plus détraqué, continuait à sévir et se trouvait dautant plus couvert par ses autorités supérieures, que celles-ci, ayant négligé dy mettre ordre à temps, cest à dire à un moment où il leur aurait encore été possible de mettre leur honneur et leur responsabilité à couvert, étaient devenues ses complices. Lorsquen 1908, lun des jeunes internés de Trachselwald se suicida, je demandai publiquement une enquête impartiale et sévère ; elle aboutit nécessairement à un non-lieu pour les fautifs et par une bordée de propos plus ou moins diffamatoires contre moi. Ce nest que deux ans plus tard, lorsque lancien inspecteur, le principal co-responsable du directeur de Trach- selwald, quitta son poste pour mourir bientôt après et que ses fonctions furent transmises au procureur général du Canton de Berne, que jobtins enfin partiellement du moins gain de cause. Le procureur général, M. Fritz Langhans qui venait dêtre nommé était de mes amis. Je le savais dautant plus disposé à nettoyer les écuries dAugias quil aimait la jeunesse, et quil avait subi lui-même, pendant un certain temps de son enfance, le régime des internats à lOrphelinat de Berne, dont il avait gardé une sainte horreur. Cest à lui que je mouvris en lui racontant tous les faits consignés dans mon dossier, lequel au cours des années était devenu fort volumineux. Sa position officielle lui permettait denquêter à son tour sur les lieux aussi bien que dans les Archives du Gouvernement, où il trouva le résultat de lenquête de 1897. Homme de cur, droit, juste et courageux, dune intelligence et dune culture supérieure, excellent juriste, il approfondit son enquête et en tira les conséquences. Son travail se termina en 1912 par la révocation subite du directeur de Trachselwald. Et encore Langhans dut-il faire la concession de linviter à demissionner immédiatement, afin de ne point compromettre le régime qui lavait toléré 25 ans durant, et qui, en cas de mise en accusation du malheureux, eut fait figure de co-accusé. Celui-ci regimba dabord, puis sapercevant que sa position était absolument intenable, il sexécuta, non sans obtenir les honneurs dusage et avoir été remercié par le Gouvernement de façon officielle pour les fidèles services rendus par lui pendant un quart de siècle, cest-à-dire pour tous les crimes et toutes les folies dont il sétait rendu copable. Il vit encore du reste, et je me suis laissé dire quil se plaignait amèrement de navoir point été doté dune pension de retraite par lEtat de la confiance duquel il avait abusé pendant un quart de siècle. Et voilà ce qui le décharge moralement et matériellement, en prouvant son inconscience absolue, son manque complet de discernement et son irresponsabilité constitutionnelle. Ce nest quaprès son départ que M. Langhans put se rendre exactement compte de ce quétait en réalité le bagne de Trachselwald. Il ne tarda pas à se convaincre que le système en lui-même était irrémediablement vicieux et intolérable. Je ne puis ni ne veux vous infliger le récit détaillé de toutes les tribulations, de toutes les luttes parfois désespérantes qui simposèrent à M. Langhans et à ses amis, pour transformer et régénérer pas à pas le bagne de Trachselwald et en faire un établissement déducation pour mineurs, régi par un programme intelligent et humain tel que lest enfin devenu la Maison disciplinaire de la Montagne de Diesse, qui vient, il y a une année, de changer son nom en celui dAsile déducation. Lancien directeur enfin évincé, fut remplacé par un autre. Celui-ci nétait pas une brute, mais un désabusé, imbus des théories et des pratiques purement pénitentiaires, quaujourdhui les criminalistes, les sociologues et les pédagogues philanthropes répudient dun commun accord. Un honnête homme du reste, qui, à lheure quil est, dirige lun des grands pénitenciers de la Suisse Orientale. Son grand tort dont en bonne justice lon serait le rendre complètement responsable, consistait en sa conviction enracinée que ses pupilles étaient des jeunes dévoyés et perdus à tout jamais, inéducables par essence, quil sagissait avant tout de maintenir sous une férule disciplinaire, non point cruelle à plaisir, non point sadique, mais ferme, raide et sévère, sans trop soccuper de leur avenir dont il ne se promettait rien. Un fonctionnaire rigide donc, honnête, bienveillant et accessible à la pitié jusquà un certain point auquel il aurait répugné dimposer à ses pupilles des souffrances inutiles, mais en principe raide somme une barre de fer, mais étroitement borné, mais profondément pessimiste au point de vue pédagogique. Cela nempêcha pas, que son régime inaugura un beau commence- ment de délivrance. Son administration , pour être étroite, rigide et quelque peu pédante, était du moins parfaitement honnête, et par cela même seulement bien autrement humaine que ne lavait été celle de son prédécesseur. Toutefois, notre procureur général Langhans et ses amis ne tardèrent point à se rendre compte, que ce nétait en aucune façon lhomme quil nous fallait. Or, comme Langhans était dune indépendance desprit rare et dun courage moral à toute épreuve, quil nhésitait jamais à exercer, il sut imposer peu à peu ses conditions, sa ferme volonté et ses tendances au Gouvernement tout aussi bien quau Comité de surveillance et finalement au Grand Conseil. Il finit par les convaincre que les jeunes gens quon internait à Trachselwald ne diféraient pas autant quon voulait bien le croire de leurs congénères libres, quils nétaient ni moins précieux, ni moins éducables,, à la condition toutefois que lon y mis le prix et que lon sy prit dune manière intelligente, humaine et raisonnable. Ce fut une rude tâche. Il fallait, outre les préjugès profondément enracinés, surmonter des obstacles tant juridiques que materiels, dont je vais vous signaler brièvement, du moins, les principaux. Dabord il fallait trouver un homme de cur et de savoir, énergique et expérimenté, profondément convaincu demblée de léducabilité de nos pupilles, et réunissant en lui toutes les capacités pour mener cette éducation à bonne fin. Nos pupilles dans leur majorité sont plutôt malheureux, dévoyés et négligés que criminels et mauvais par essence, quoiquil y en ait aussi de ceux-ci. Il nous fallait donc un pédagogue expérimenté, intelligent et humain, qui voulût bien assumer la tâche rude que lui imposait une tradition faussée depuis toujours, aggravée par le manque complet ou partiel de ressources matérielles suffisantes pour atteindre le but préposé. Cet homme rare une fois trouvé, il fallait le munir des compétences indis- pensables pour se composer un état-major apte à le seconder efficace- ment dans laccomplissement de ses lourds devoirs. Lon défia M.Langhans de trouver cet homme. Il releva le défi en se faisant donner plein pouvoir de linstituter dès quil laurait déniché. Il le trouva dans le personne de M.Anliker, le directeur heureusement encore en charge de lAsile dEducation de la Montagne de Diesse, auquel la direction de Trachselwald fut confiée à partir du 1er septembre 1917. Admirablement secondé par sa vaillante femme, il sut, dès le premier jour de son activité profondément humaine et intelligente, mais absolument rationnelle et pratique, inaugurer un régime jusqualors inconnu à cet établissement funeste, quil transforma de pénitencier, de bagne, et denfer quil avait été en un établissement de réelle éducation, de réeducation et resocialisation. Je vous ferai grâce de toutes les difficultés, inimitiés et jalousies, des luttes parfois tragiques quil eut à soutenir avec lassistance inlassable de Langhans et des Conseillers dEtat : MM. Bösiger et Merz, ainsi que de ses amis de tout temps, il finit par en sortir vainqueur. Mais tous nos efforts réunis se heurtèrent à dautres obstacles encore qui parfois nous semblèrent insurmontables. Le domaine qui hébergeait la Colonie de Trachselwald ne sétait jamais prêté à sa destination. Les bâtiments étaient vieux, caducs, impropres au service, indécrottables et même dangereux. Leur agencement rendait impossible la réalisation dun programme deducation prescrit par le simple bon sens et lhumanité. Le domaine agricole, qui en faisait partie, sy prêtait au plus mal lui aussi. Enfin la population qui lavoisinait rendait vain le plus clair des efforts les mieux intentionnés. Pour aboutir à une solution de principe rationnelle, labandon définitif de Trachselwald simposait. Cest ce dont il fallut convaincre les milieux dirigeants, les pouvoirs établis, les partis politiques, le Grand-Conseil et enfin le peuple lui-même, puisquil sagissait de créer sur un base légale un nouvel établissement qui allait coûter des centains de milles francs et que chez nous, au Canton de Berne, nous vivons sous le régime du référendum obligatoire. Ici encore, je dois minterdire de vous raconter lépopée de nos luttes. LEtat de Berne finit par mettre à la disposition du nouvel établissement un vaste domaine inculte sur la Montagne de Diesse. Il fallut avant tout le défricher, y construire des routes et des voies daccès, pour bâtir ensuite les édifices nécessaires à lentreprise pédagogique. Cela dut être préparé et mené à bonne fin par les pupilles de Trachselwald eux-mêmes. Pour la construction des routes, la Maison de détention de St :Jean mit à la disposition du nouvel établissement ses équipes de détenus. De 1920 à 1928, Trachselwald se trouva scindé en deux équipes, dont lune restait à la Maison mère, tandis que lautre résidait et travaillait à la Montagne de Diesse. La direction, soumise de ce fait à un surmenage presque inhumain, tînt bon. Sil ny avait eu que les obstacles matériels à surmonter, la tâche aurait été déjà lourde et compliquée. Mais pour la rendre plus ingrate encore, surgirent les jalousies, les ambitions et lamour propre froissé de fonctionnaires puissants ; les réduire, ne fut ni court ni facile. Lon y parvint enfin par une sorte de coup dEtat de M.Langhans. Enfin, en 1928, Trachselwald était définitivement abandonné ; et létablissement de la Montagne de Diesse inaugura lactivité, de plus en plus bienfaisante et rationnelle dont je vous dirai tout-à-lheure les résultats dans leurs grandes lignes. |
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