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Le Bagne de Trachselwald. (Extrait des Conférences à l’Institut des Sciences de l’Education à Genève le 18 et le 19 janvier 1933).

L’Etablissement pénitencier de Trachselwald pour enfants et mineurs avait été créé en 1890. Auparavant les enfants de justice et les mineurs condamnés par les tribunaux ordinaires selon notre Code pénal, purgaient leurs peines au pénitencier et dans les maisons de correction pour adultes. La différence de traitement entre ceux-ci et ceux-là consistait uniquement dans la réduction prévue par la Loi de la durée de leur détention, prononcée par le Juge pour manque complet ou partiel de discernement. Quant au traitement de ces gosses et adolescents, il ne se distingait en rien de celui des forçats et détenus adultes, à ceci près, qu’à partir de 1887, un décret prescrivait de parfaire quelque peu leur instruction primaire. Pour ce faire, un jeune régent avait été engagé pour officier à Thorberg, Maison pénitentiaire et correctionnelle qui subsiste encore.
Le poste de cet instituteur était si peu enviable, que malgré la piètre position sociale et pécuniaire des instituteurs primaires d’alors, l’Etat de Berne dont l’avarice sordide et mal entendue fut célèbre de tout temps, ne trouva qu’un seul aspirant à cette charge. Il faut en convenir, il n’avait pas le choix. Il y nomma donc un jeune homme de 19 ans, qui même alors n’aurait guère trouvé une autre possibilité de s’encadrer dans le corps enseignant du canton, et pour cause !
Quoique parfois l’on eut, des bancs du Gouvernement, soutenu le contraire, il faut savoir qu’alors, jusqu’à nos jours le Pénitencier, dit le Schallenwerk, (pas plus que Thorberg et Witzwil à l’heure qu’il est) ne pouvait prétendre à corriger ses pensionnaires en développant leurs aptitudes professionnelles, sociales et morales, afin de les réintégrer dans la vie civile.
Sans oser l’avouer ouvertement, en le niant même vis-à-vis du public, nos pénitenciers et nos maisons de correction étaient soumis à trois règles essentielles. La première commandait de débarrasser la société d’élements décidément criminels et condamnés comme tels, en les envoûtant sans retour dans ces cavernes de dépravation morale. Aux criminels proprement dits, l’on joignit, à partir de 1884, sans autre forme de procès, sans jugement et sans appel , par la voie administrative, les prolétaires ivrognes, sans aveu, vagabonds, dévo-
yés, mais aussi de simples indigents. Cela se pratique encore à l’heure qu’il est, au détriment du droit de plus élémentaire, sous des formes à peine adoucies depuis par quelques protestations, bien éphémères du reste, de l’opinion publique.
La deuxième règle prescrivait avant tout la sauvegarde des intérets fiscaux dans l’exercice des fonctions pénitentiaires, et la troisième enfin voulait que nos maisons de force et de correction, non seulement se suffisent à elles-mêmes dans la mesure du possible, mais fussent lucratives pour l’Etat. A l’heure qu’il est encore, le canton de Berne encaisse de notables profits de ses pénitenciers, maisons de correction et maisons de détention administrative de Witzwil, qu’une habile publicité, soigneusement entretenue, fait passer aux yeux du monde pour un modèle d’établissement moderne.
Lorsque la maison disciplinaire, ou plutôt le bagne d’enfants et d’adolescents de Trachselwald eut été enfin détaché du penitencier de Thorberg, on ne poursuivit d’autre but éducatif que la séparation des enfants et adolescents de la grande masse des internés adultes. Au point de vue administratif Trachselwald resta, pendant bien des années encore, une sucoursale de Thorberg. Le régime intérieur des forçats y fut maintenu, à ceci près, que l’on imposa à Trachselwald un enseignement scolaire de 400 à 500 heures par an, et que la peine disciplinaire de la crapaudine n’y fut point appliquée. Par contre la nourriture y resta absolument insuffisante et l’on y maintînt les travaux forcés dans l’acception la plus littérale du terme, ainsi que les tortures disciplinaires, telles que la camisole de force, la bastonnade, les fers, le jeune agrémenté d’une réclusion cellulaire, qui excluait, même en hiver, non seulement l’éclairage et le chauffage, mais parfois aussi la litière, et surtout la lumière, et qui, pour des raisons que je vous laisse deviner obligeait le condamné à respirer pendant des jours et des semaines un air absolument infecte, puisqu’il n’y avait pas de ventilation.
L’homme qui fut chargé de présider à cet enfer fut notre jeune régent qui passa à Trachselwald avec ses élèves de Thorberg. Il avait à peu près 20 ans à ce moment-là.
Sans aucune expérience professionnelle, sans un caractère formé, sans talents, et sans aptitudes quelconques pour l’accomplissement de la tâche qui lui incombait, ses pensionnaires eussent eu à se féliciter si du moins il n’eut été qu’un fonctionnaire pénitentiaire, pédant et dur. Mais c’était un individu fortement taré lui-même, au point de vue physiologique et psychique. Anormal au point de vue sexuel, il ne tarda pas à manifester des instincts sadiques d’une façon inouie. Comparé à lui, Caligula eût été excusable, puisque c’était un fou furieux, auquel du moins l’on ne pouvait pas reprocher l’hypocrisie mielleuse et le mensonge de tous les instants.
Son autorité était absolue puisque la surveillance qu’exerçaient les autorités constituées à cette fin était purement administrative. Elle se bornait aux enquêtes sur la comptabilité et sur le rendement de l’exploitation agricole du domaine. Si même elles eussent mis plus de bonne volonté à s’instruire du sort des pupilles, elles n’en auraient guère été plus avancées, car ceux-ci vivaient sous un régime qui étouffait leurs récriminations éventuelles dans le germe.
Car le directeur avait institué dès le début de sa gestion le régime de la terreur permanente, capricieuse et bestialement cruelle. Ses faits et gestes n’étaient, si j’ose dire, qu’une série ininterrompue de crimes, de violence, de folies sadiques inavouables. J’en publiai quelques-unes plus tard. Elles dépassaient tellement les bornes de toute vraisemblan-
ce, que j’eusse été flétri comme un menteur éhonté si je n’avais pas pris la précaution, en 1897 déjà de les faire consigner, avec nombre de témoignages irréprochables à l’appui dans les dossiers officiels. Eh, bien ! pendant les premiers mois de mon internement, je subis copieusement toutes les cruautés, toutes les duretés, dont disposait notre directeur, à l’exception pourtant de la peine des fers, qui ne s’appliquait qu’aux évadés réintégrés et récidivistes. J’y ai connus deux gamins, dont l’un à partir de 12, l’autre à partir de 13 ans et demi, portèrent pendant 18 mois consöcutifs jour et nuit à leur jambe gauche une chaîne de fer au bout de laquelle se trouvait un boulet de 10 kgs ; et il les auraient probablement porté plus longtemps encore, si, du frottement et de l’humidité froide de cet engin de torture, l’un d’eux n’eut pas été atteint d’une sorte de gangrène qu’il fallut se décider à le libérer de sa chaîne ou à amputer la jambe avec la chaîne à brève échéance.
Je subis donc le régim de notre sadiste effréné, assisté d’un domestique tortionnaire, plus qu’à mon tour durant les premiers mois de mon internement. Mon directeur me haïssait d’instinct, parce’qu’il avait deviné en moi le révolté, quoique je susse m’imposer la discipline de n’en rien laisser paraître de bien palpable. Mais il sévissait contre mes délits d’opinion, il se vengeait des pensées de ceux de ses pupilles qu’il soupçonnait intérieurement insoumis, avec tout le pouvoir discrétionnaire dont il était nanti.
Il comptait me réduire à merci, à cet état d’avachissement qui jusqu’à présent lui avait réussi avec tous mes camarades de détention qui, pour la plupart n’étaient plus guère que des cadavres souffreteux animés par la peur seulement et par l’habitude du servage. Chez eux tous, une, deux ou trois cruautés raffinées avaient suffi pour les réduire définitivement à l’état d’automates dociles, à l’état de choses plutôt que d’êtres vivants.
Chez moi, l’effet de débordement et des abus directoriaux fut précise-
ment contraire. De tout temps j’ai été infiniment plus sensible aux violences morales qu’aux souffrances purement physiques. En me consignant, après m’avoir impunément maltraité pendant des jours et des semaines au four noir noir du cachot, au pain, à l’eau, au froid et à la puanteur fétide, mon directeur, après m’avoir de plus en plus exaspéré me procura le loisir de la réflexion de plus en plus approfon-
die et suivie.
Au début, j’avais prudemment tâté les quelques camarades qui me semblaient pas encore tout à fait hébétés, et dont je fus bientôt le confident secret, pour voir si le cas échéant, ils se prêteraient à une révolte ouverte mais j’avais bientôt perdu toute illusion de ce côté-là, je compris que je n’avais à compter que sur moi-même et sur mes propres forces. Pendant la longue nuit du cachot, le Garibaldien en moi peu à peu se réveilla, puis le franc-tireur s’affermit en moi. Je méditais mon plan et à ma grande surprise alors, je ne me sentais pas même vindicatif, ce qu’aujourd’hui encore j’ai de la peine à m’expliquer. Mais, de fil en aiguille, à force de ruminantes méditations, reprises, soutenues, alimentées chaque jour par de nouveaux méfaits directoriaux, je me découvris une mission : - celle de mettre fin, n’importe comment à un état de choses qui m’exaspérait presque autant par son ineptie que par sa cruauté. Je forgeai donc mes plans et j’attendis froidement mon heure, avec une dissimulation profonde, qui leurra même la défiance toujours en éveil de mon directeur, au point qu’il m’accorda plus de confiance qu’à mes camarades. En cela encore, ce fut son instinct qui le guidait mais cette fois, il s’abusait.
Il s’imaginait m’avoir mâté et il s’en félicitait ; toutefois, il était parfaitement conscient que de toutes ses victimes j’étais celle qui avait de quoi lui devenir la plus incommode. Il me flatta donc et je l’en méprisai davantage. Car j’avais appris à lire dans son âme perverse comme dans un livre ouvert. Je me laissai faire, sans perdre de vue un instant ce que j’étais résolu d’atteindre, le réduire, si possible, à l’impuissance.
Il m’en fournit bientôt l’occasion, en maltraitant d’une façon aussi inattendue qu’affreuse l’un de mes camarades que j’appréciais beaucoup et que j’avais pris en amitié. C’était un honnête garçon qui certainement aurait fait son chemin dans la vie s’il n’avait pas été réduit, par ce nouvel attentat de notre directeur, à l’état de psychopathe incurable dont tous les ressorts furent cassés.
Après l’avoir mis pendant deux jours consécutifs à une abominable torture, notre directeur s’apprêtait à continuer le troisième jour. J’entendis par hasard le râle désespéré de la victime déjà réduite par les traitements des jours précédents à l’état d’une loque lamentable ; je sentis que c’était maintenant ou jamais le moment d’intervenir. J’étais parfaitement décidé à en finir d’une manière ou d’une autre ; le cas échéant je n’eusse point reculé devant ce que l’on aurait appelé un crime, et qui pourtant n’aurait été qu’un acte que de légitime défense. J’avais même déjà pris des précautions à ce sujet mais malgré mon agitation intérieure formidable, malgré ma décision irrévocable de ne reculer devant rien, s’il le fallait, malgré la tension nerveuse poussée au paroxysme, je parvins en quelques secondes à me dominer comme je ne l’ai pu que tout à fait exceptionnellement avant et depuis. Je m’annonçai donc dans les formes prescrites au bureau du directeur, froidement, d’un air plutôt placide et composé. Dès que je fus en sa seule présence, je lui expliquai brièvement qu’il était en train d’assassiner mon camarade, et que je n’entendais pas le tolérer. Je le sommai donc de le libérer sur le champ, de le mettre à l’infirmerie sous ma surveillance et ma garde exclusive, et de point y monter jusqu’à nouvel ordre. Puis, je lui fis comprendre en le regardant dans le blanc des yeux, que j’étais absolument décidé à ne plus tolérer de pareils excès de brutalité sur n’importe lequel de mes co-détenus. Je n’ajoutai pas la moindre menace, mais il faut bien que mes yeux aient parlé assez clairement. Après avoir esquissé un geste sauvage de fauve traqué, auquel je ne répondis que par un immense mépris, décidé à prévenir à l’instant la moindre voie de fait, en l’abattant comme chien enragé, le directeur s’exécuta, pâle, désemparé, lâche et apeuré, comme le sont presque tous les sadistes auxquels on réussit à s’imposer – ce que j’ai expérimenté depuis à plus d’une reprise. Après avoir transporté mon camarade du cachot, où il était camisolé, à l’infirmerie, après l’avoir déshabillé et couché, j’allais quérir de mon chef le médecin de la commune voisine , qui vint et constata un choc nerveux grave, compliqué d’accès épileptiformes. Il prescrivit un régime spécial qu’il me chargea d’appliquer au malheureux, à la barbe du directeur, et partit pour revenir chaque jour s’assurer de l’état du malade. Celui-ci s’était complètement affaissé, il délirait la plupart du temps, obsédé par d’affreux cauchemars, dans lesquels notre directeur et son complice tortionnaire jouaient le principal rôle, dès qu’il en entendait la voix ou même seulement le pas. A part cela il était doux, docile, avait même des moments de lucidité et d’épanchement, puis se rendormait pour délirer encore. De sorte que j’interdis au directeur et à son accolyte de s’approcher de l’Infirmerie. Et, - ô miracle ! – ces deux hommes s’exécutèrent sans que j’eusse besoin d’élever la voix. Après 15 jours de traitement domestique, le médecin voyant que le malade ne guérissait point ordonna son transfert à l’hôpital du district. Ce fut encore moi qui l’y conduisit. Il nous revînt quelques mois plus tard. Ses accès l’avaient quitté, mais il était diminué et rompu à tout jamais, de sorte que je me fis d’amers reproches et que je ne me suis pas encore pardonné de n’être pas intervenu 24 heures plus tôt, ce qui l’aurait peut-être sauvé.
Je m’étais attendu à ce que, la première alerte une fois passée, le directeur, de concert avec son complice, séviraient contre moi. J’y étais parfaitement préparé, c’est-à-dire décidé à tout, s’il le fallait. S’il ne me restait pas d’autres ressources je tuais le directeur et son garde chiourme, décidé de ne point tomber vivant entre les mains de ceux qui se seraient cru autorisés à me faire expier mon attentat.
Heureusement, cela me fut épargné car j’avais térrorisé le terroriste à mon tour et du premier coup. Il tremblait, biaisait, me flattait, me laissant faire et se tenant coi. La maison subissait désormais ma volonté, sans que personne à l’exception du directeur et de son complice, ainsi que du surveillant en chef, un parfait honnête homme, terrorisé lui-même jusqu’à ce jour, ne le sût. Ce surveillant ne tarda pas à s’allier avec moi, et nous devînmes amis. Mais, si rien n’avait percé, on devina à peu près ce qui s’était passé, de sorte que, jusqu’à ma libération, j’eus du moins la satisfaction que notre bagne ne fut plus doublé d’un enfer avec un tortionnaire et un bourreau.
Je n’étais pas assez naïf pour m’imaginer que moi, une fois parti, le directeur ne retomberait point dans ses anciennes habitudes. Le jour de ma libération, au moment où j’allais toucher mon pécule et ma matricule, je l’avertis, que, quoique partant, je ne cesserai pas de m’intéresser à ses faits et gestes, que je ferais tout ce qui serait en mon pouvoir pour empêcher des excès ultérieurs. Il me tendit une main que je lui refusai pour me promettre qu’il ne recommencerait pas ; je n’en crus rien. Je connaissais trop bien mon homme pour ne pas savoir qu’il lui serait impossible, même s’il l’eut voulu sérieusement, de marcher à l’encontre de ses dispositions perverses et dénaturées.
Donc il s’agissait de prévenir, ce qui inévitablement allait recommencer de plus belle. Je vous disais tout à l’heure que je n’étais pas suffisamment naîf pour croire sur parole un homme dont j’avais éprouvé la profonde amoralité, constaté le détraquement. Mais je l’étais pourtant jusqu’à la superstition à l’égard d’un autre milieu auquel je n’avais pas encore tapé et dont il me fallut désormais apprendre à connaître toute l’impuissance, les déformations, les hypocrisies, la routine et la mauvaise volonté.
Jusqu’à présent, même en présence des abus les plus révoltants, j’avais conservé la foi du charbonnier dans l’excellence de nos institutions publiques et officielles. Ne nous avait-on pas enseigné, dès notre âge le plus tendre, que notre pays était le berceau de toutes les libertés, que nos institutions étaient à peu près parfaites, que notre patrie était le pays du monde le plus favorisé, que ses magistrats étaient tous intègres et parfaitement dévoués au bien public, qu’ils ne songeaient jour et nuit qu’au bonheur du peuple, que le droit était égal pour tous, comme tous les citoyens étaient égaux devant la loi. Tout comme le menu peuple français d’avant la grande révolution, j’avais subi bien des injustices, supporté bien des violences, souffert plus ou moins patiemment bien des maux, parce que, au fond de mon cœur je trouvais une ressource de consolation suprême : - celle du manant et mainmortable d’antan qui se traduisait par le soupir crédule, touchant et magnanime : - si le Roy, - si le Gouvernement savait ! –
J’étais persuadé qu’il suffirait de dénoncer les abus pour les faire disparaître sur l’heure. J’étais assez nigaud pour m’imaginer que les autorités ne sauraient qu’être reconnaissantes d’être mises au courant d’abus qui les diminuaient, qui faisaient inutilement souffrir tant de pauvres gens, qui, en dernier lieu, constituaient une source de dépra-
vation morale et de misère matérielle, non seulement pour leurs victimes directes, mais pour l’Etat, pour la société, pour la chose publique dans leur totalité.
A peine libéré, me trouvant à Berne, je lus une invitation à assister à la Maison du Peuple, à une réunion de protestations contre l’état de choses insupportable qui s’était manifesté dans un établissement d’éducation aux environs de la ville ; le directeur s’y était rendu coupable envers ses pupilles, de cruautés qui, comparées à celles que nous avions endurées à Trachselwald, pouvaient presque passer pour des caresses, un peu carabinées, il est vrai.
Vous pensez bien que je ne manquai pas d’assister à cette réunion, d’y prendre la parole pour dénoncer ce dont mon cœur débordait. Je fus applaudi ; - une résolution protestataire fut votée ; la presse ne s’empara point, comme niaisement je m’étais cru en droit de l’attendre de la question de la réforme intégrale de l’éducation des enfants et des mineurs, mais du cas seulement qui avait suscité l’Assemblée protestataire, et qui, aboutit en cour d’assises à la condamnation du prévenu. Cela paraissait quelque chose et ce n’était rien, puisque le système imbécile et inhumain s’en trouvait d’aucune façon entamé. Je venais alors de faire la connaissance du rédacteur fougueux de l’organe des ouvriers Bernois, de Carl Moor, ainsi que du secrétaire ouvrier, le Dr. Wassilieff. Je les saisis de mes doléances. Tout en m’approuvant, ils me firent comprendre qu’une dénonciation pure et simple de l’enfer de Trachselwald n’aboutirait à rien, si l’on n’arrivait pas à ce qu’une enquête préalable et officielle y fut faite. Ils m’informèrent de la marche à suivre pour y arriver. Sans tarder, je m’adressai au Conseiller d’Etat dont dépendait Trachselwald, ainsi qu’à l’inspecteur cantonal des prisons et des établissements péniten-
tiaires. Je poussai mon ingénuité jusqu’à les nantir d’un assez gros travail , dans lequel j’avais consigné les principes, d’après lesquels, selon moi, ces enfants et mineurs devraient être éduqués, et ces établissements réformés.
L’inspecteur cantonal m’en félicita chaudement, tout en me donnant de judicieux conseils pour faire passer mon travail dans une revue pédagogique, où il serait certainement remarqué et surtout rétribué. Le Conseiller d’Etat par contre, un parfait brave homme du reste que j’appris à connaître plus tard, se contenta de m’accuser réception de mon dossier, en se réservant d’y revenir plus tard. Et l’affaire en resta là. Peu de temps après, j’appris ce à quoi je m’étais attendu, que mon ancien directeur, se croyant maintenant en parfaite sécurité, avait repris d’autant plus rageusement ce qu’il décorait du nom de son système d’éducation, les choses allaient de mal en pis à Trachselwald.
Je consultai Monsieur Carl Moor, qui aurait pu être mon père et qui était devenu mon ami. Il me conseilla de sommer le Gouvernement de faire une enquête dans les trois mois et de le menacer de publier dans la Tagwacht tout ce que je lui avais soumis s’il ne s’exécutait pas. C’est ce que je fis, et à partir de ce moment je fus engagé définitivement dans la lutte pour l’amélioration du sort de la jeunesse pauvre et dévoyée, lutte que je mène encore et qui est bien loin de toucher à son terme.
L’enquête eut enfin lieu, malgré les tentatives d’intimidation et les menaces que l’on m’adressa, pour m’en faire retirer la proposition. Or, quoique elle fut menée dans un sens pour le moins fortement prévenu en faveur du directeur accusé, quoique l’Inspecteur cantonal fît l’impossible pour le décharger et pour justifier du même coup sa gestion propre, ainsi que celle du Comité de surveillance, il me fut facile d’établir, par de nombreux témoins irréfutables, et en séance de débat et d’instruction contradictoires, que non seulement ce que j’avais avancé était parfaitement vrai, mais de fortes charges dont je n’avais pas même fait mention, pesaient en plus sur le directeur et sur son âme damnée, le tortionnaire. Ils furent peu à peu obligés d’en convenir eux-mêmes, lorsqu’ils subirent l’interrogatoire serré que je leur avais imposé devant la Commission d’enquête et les témoins.
Toutes ces dépositions furent consignées au procès-verbal. J’étais en droit de prévoir qu’une lessive sérieuse ne tarderait pas à être entreprise, de laquelle j’attendais pour le moins la révocation, sinon la mise en accusation des prévenus, puis ensuite une réformation de fond en comble du bagne, non, des bagnes d’enfants et d’adolescents qui déshonoraient mon canton. Car, vous pensez bien que j’avais étendu mes investigations à d’autres établissements qu’à celui de Trachselwald ; j’avais acquis la certitude que tous, pour n’être pas précisément dirigés par des sadistes et des foux furieux, étaient des antres de perdition morale, de violation physique, d’étouffement intellectuel. Vous trouverez quelques détails horribles et grotesques dans mes livres qui plus de 20 ans après mobilisèrent contre moi la fureur de toutes les âmes bien pensantes, jusqu’à ce que, poursuivies dans leur dernier retranchement, elles durent se rendre à l’évidence, après m’avoir, pendant quelques années, copieusement calomnié et injurié.
Pour lors, j’attendais de voir venir. Or, rien ne vînt. Le directeur criminel ne fut pascassé ; il ne lui fut même pas infligé un blâme sérieux mais il lui fut interdit d’user désormais des fers et de la camisole de force. Restaient les travaux forcés, la sous-nutrition, le cachot noir au pain et à l’eau et à l’air fétide ; restait la bastonnade, restait le sadisme avec le malheureux qui le, pratiquait, et d’autres belles choses encore, que je n’appris que plus tard. Car entre temps, j’avais quitté le pays. Or, l’accusateur étant parti, l’accusation et la menace de publicité étaient tombées. J’étais bien résolu toutefois à repartir en guerre un jour ou l’autre. Non contre Trachselwald seulement, mais contre les systèmes et méthode3s de la prétendue éducation d’internat, telle que je l’ai constatée de mes propres yeux, une fois pour toutes désillés, en Suisse à l’étranger. Ma profession de journaliste me facilitait des enquêtes insoupçonnées que je menai pour mon propre compte, un peu partout, où le hasard et mes devoirs professionnels me conduisirent.
Lorsque je revins au pays, l’un de mes premiers soins fut de m’informer de ce qui se passait à Trachselwald. A l’exception de la peine des fers, qu’on ne pouvait plus appliquer décemment par la crainte de l’opinion publique, rien, mais rien n’avait changé. Le directeur, de plus en plus détraqué, continuait à sévir et se trouvait d’autant plus couvert par ses autorités supérieures, que celles-ci, ayant négligé d’y mettre ordre à temps, c’est à dire à un moment où il leur aurait encore été possible de mettre leur honneur et leur responsabilité à couvert, étaient devenues ses complices. Lorsqu’en 1908, l’un des jeunes internés de Trachselwald se suicida, je demandai publiquement une enquête impartiale et sévère ; elle aboutit nécessairement à un non-lieu pour les fautifs et par une bordée de propos plus ou moins diffamatoires contre moi. Ce n’est que deux ans plus tard, lorsque l’ancien inspecteur, le principal co-responsable du directeur de Trach-
selwald, quitta son poste pour mourir bientôt après et que ses fonctions furent transmises au procureur général du Canton de Berne, que j’obtins enfin partiellement du moins gain de cause. Le procureur général, M. Fritz Langhans qui venait d’être nommé était de mes amis. Je le savais d’autant plus disposé à nettoyer les écuries d’Augias qu’il aimait la jeunesse, et qu’il avait subi lui-même, pendant un certain temps de son enfance, le régime des internats à l’Orphelinat de Berne, dont il avait gardé une sainte horreur. C’est à lui que je m’ouvris en lui racontant tous les faits consignés dans mon dossier, lequel au cours des années était devenu fort volumineux. Sa position officielle lui permettait d’enquêter à son tour sur les lieux aussi bien que dans les Archives du Gouvernement, où il trouva le résultat de l’enquête de 1897. Homme de cœur, droit, juste et courageux, d’une intelligence et d’une culture supérieure, excellent juriste, il approfondit son enquête et en tira les conséquences. Son travail se termina en 1912 par la révocation subite du directeur de Trachselwald. Et encore Langhans dut-il faire la concession de l’inviter à demissionner immédiatement, afin de ne point compromettre le régime qui l’avait toléré 25 ans durant, et qui, en cas de mise en accusation du malheureux, eut fait figure de co-accusé. Celui-ci regimba d’abord, puis s’apercevant que sa position était absolument intenable, il s’exécuta, non sans obtenir les honneurs d’usage et avoir été remercié par le Gouvernement de façon officielle pour les fidèles services rendus par lui pendant un quart de siècle, c’est-à-dire pour tous les crimes et toutes les folies dont il s’était rendu copable. Il vit encore du reste, et je me suis laissé dire qu’il se plaignait amèrement de n’avoir point été doté d’une pension de retraite par l’Etat de la confiance duquel il avait abusé pendant un quart de siècle. Et voilà ce qui le décharge moralement et matériellement, en prouvant son inconscience absolue, son manque complet de discernement et son irresponsabilité constitutionnelle.

Ce n’est qu’après son départ que M. Langhans put se rendre exactement compte de ce qu’était en réalité le bagne de Trachselwald. Il ne tarda pas à se convaincre que le système en lui-même était irrémediablement vicieux et intolérable.
Je ne puis ni ne veux vous infliger le récit détaillé de toutes les tribulations, de toutes les luttes parfois désespérantes qui s’imposèrent à M. Langhans et à ses amis, pour transformer et régénérer pas à pas le bagne de Trachselwald et en faire un établissement d’éducation pour mineurs, régi par un programme intelligent et humain tel que l’est enfin devenu la Maison disciplinaire de la Montagne de Diesse, qui vient, il y a une année, de changer son nom en celui d’Asile d’éducation. L’ancien directeur enfin évincé, fut remplacé par un autre. Celui-ci n’était pas une brute, mais un désabusé, imbus des théories et des pratiques purement pénitentiaires, qu’aujourd’hui les criminalistes, les sociologues et les pédagogues philanthropes répudient d’un commun accord. Un honnête homme du reste, qui, à l’heure qu’il est, dirige l’un des grands pénitenciers de la Suisse Orientale. Son grand tort dont en bonne justice l’on serait le rendre complètement responsable, consistait en sa conviction enracinée que ses pupilles étaient des jeunes dévoyés et perdus à tout jamais, inéducables par essence, qu’il s’agissait avant tout de maintenir sous une férule disciplinaire, non point cruelle à plaisir, non point sadique, mais ferme, raide et sévère, sans trop s’occuper de leur avenir dont il ne se promettait rien. Un fonctionnaire rigide donc, honnête, bienveillant et accessible à la pitié jusqu’à un certain point auquel il aurait répugné d’imposer à ses pupilles des souffrances inutiles, mais en principe raide somme une barre de fer, mais étroitement borné, mais profondément pessimiste au point de vue pédagogique.
Cela n’empêcha pas, que son régime inaugura un beau commence-
ment de délivrance. Son administration , pour être étroite, rigide et quelque peu pédante, était du moins parfaitement honnête, et par cela même seulement bien autrement humaine que ne l’avait été celle de son prédécesseur. Toutefois, notre procureur général Langhans et ses amis ne tardèrent point à se rendre compte, que ce n’était en aucune façon l’homme qu’il nous fallait. Or, comme Langhans était d’une indépendance d’esprit rare et d’un courage moral à toute épreuve, qu’il n’hésitait jamais à exercer, il sut imposer peu à peu ses conditions, sa ferme volonté et ses tendances au Gouvernement tout aussi bien qu’au Comité de surveillance et finalement au Grand Conseil.
Il finit par les convaincre que les jeunes gens qu’on internait à Trachselwald ne diféraient pas autant qu’on voulait bien le croire de leurs congénères libres, qu’ils n’étaient ni moins précieux, ni moins éducables,, à la condition toutefois que l’on y mis le prix et que l’on s’y prit d’une manière intelligente, humaine et raisonnable. Ce fut une rude tâche. Il fallait, outre les préjugès profondément enracinés, surmonter des obstacles tant juridiques que materiels, dont je vais vous signaler brièvement, du moins, les principaux.
D’abord il fallait trouver un homme de cœur et de savoir, énergique et expérimenté, profondément convaincu d’emblée de l’éducabilité de nos pupilles, et réunissant en lui toutes les capacités pour mener cette éducation à bonne fin. Nos pupilles dans leur majorité sont plutôt malheureux, dévoyés et négligés que criminels et mauvais par essence, quoiqu’il y en ait aussi de ceux-ci.
Il nous fallait donc un pédagogue expérimenté, intelligent et humain, qui voulût bien assumer la tâche rude que lui imposait une tradition faussée depuis toujours, aggravée par le manque complet ou partiel de ressources matérielles suffisantes pour atteindre le but préposé. Cet homme rare une fois trouvé, il fallait le munir des compétences indis-
pensables pour se composer un état-major apte à le seconder efficace-
ment dans l’accomplissement de ses lourds devoirs.
L’on défia M.Langhans de trouver cet homme. Il releva le défi en se faisant donner plein pouvoir de l’instituter dès qu’il l’aurait déniché.

Il le trouva dans le personne de M.Anliker, le directeur heureusement encore en charge de l’Asile d’Education de la Montagne de Diesse, auquel la direction de Trachselwald fut confiée à partir du 1er septembre 1917. Admirablement secondé par sa vaillante femme, il sut, dès le premier jour de son activité profondément humaine et intelligente, mais absolument rationnelle et pratique, inaugurer un régime jusqu’alors inconnu à cet établissement funeste, qu’il transforma de pénitencier, de bagne, et d’enfer qu’il avait été en un établissement de réelle éducation, de réeducation et resocialisation. Je vous ferai grâce de toutes les difficultés, inimitiés et jalousies, des luttes parfois tragiques qu’il eut à soutenir avec l’assistance inlassable de Langhans et des Conseillers d’Etat : MM. Bösiger et Merz, ainsi que de ses amis de tout temps, il finit par en sortir vainqueur.
Mais tous nos efforts réunis se heurtèrent à d’autres obstacles encore qui parfois nous semblèrent insurmontables. Le domaine qui hébergeait la Colonie de Trachselwald ne s’était jamais prêté à sa destination. Les bâtiments étaient vieux, caducs, impropres au service, indécrottables et même dangereux. Leur agencement rendait impossible la réalisation d’un programme d’education prescrit par le simple bon sens et l’humanité. Le domaine agricole, qui en faisait partie, s’y prêtait au plus mal lui aussi. Enfin la population qui l’avoisinait rendait vain le plus clair des efforts les mieux intentionnés. Pour aboutir à une solution de principe rationnelle, l’abandon définitif de Trachselwald s’imposait.
C’est ce dont il fallut convaincre les milieux dirigeants, les pouvoirs établis, les partis politiques, le Grand-Conseil et enfin le peuple lui-même, puisqu’il s’agissait de créer sur un base légale un nouvel établissement qui allait coûter des centains de milles francs et que chez nous, au Canton de Berne, nous vivons sous le régime du référendum obligatoire. Ici encore, je dois m’interdire de vous raconter l’épopée de nos luttes. L’Etat de Berne finit par mettre à la disposition du nouvel établissement un vaste domaine inculte sur la Montagne de Diesse. Il fallut avant tout le défricher, y construire des routes et des voies d’accès, pour bâtir ensuite les édifices nécessaires à l’entreprise pédagogique. Cela dut être préparé et mené à bonne fin par les pupilles de Trachselwald eux-mêmes. Pour la construction des routes, la Maison de détention de St :Jean mit à la disposition du nouvel établissement ses équipes de détenus.
De 1920 à 1928, Trachselwald se trouva scindé en deux équipes, dont l’une restait à la Maison mère, tandis que l’autre résidait et travaillait à la Montagne de Diesse. La direction, soumise de ce fait à un surmenage presque inhumain, tînt bon. S’il n’y avait eu que les obstacles matériels à surmonter, la tâche aurait été déjà lourde et compliquée. Mais pour la rendre plus ingrate encore, surgirent les jalousies, les ambitions et l’amour propre froissé de fonctionnaires puissants ; les réduire, ne fut ni court ni facile. L’on y parvint enfin par une sorte de coup d’Etat de M.Langhans.
Enfin, en 1928, Trachselwald était définitivement abandonné ; et l’établissement de la Montagne de Diesse inaugura l’activité, de plus en plus bienfaisante et rationnelle dont je vous dirai tout-à-l’heure les résultats dans leurs grandes lignes.


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02.01.01.c